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Les références littéraires dans l'oeuvre de Morsay

Les références littéraires dans l’oeuvre de Morsay

dimanche 15 novembre 2009, par Montblanc


Avec l’histoire récente du clip "J’ai 40 meufs" et de Frédéric Mitterand, Morsay est revenu sur le devant de la scène. On dit de lui que c’est un pseudo-rappeur, un lobotomisé, un "bouffon" même...

Eh bien, on a tort. Car par-delà son côté provocateur, Morsay est un artiste dont les créations sont parfois très subtiles.

Les chansons de Morsay sont très touffues. En insultes, bien sûr, mais aussi en références littéraires et philosophiques. Il y a, dans ses lyrics et dans sa façon de s’exprimer, un petit quelque chose de Louis-Ferdinand Céline. Et attention : ce Céline-là, ce n’est pas celui du Voyage au bout de la nuitque tout le monde acclame, non, c’est le Céline des pamphlets honnis. Quitte à avoir des références littéraires, autant en avoir des vraies, des couillues, des qui sentent le soufre. Céline n’était pas seulement un écrivain, c’était aussi un génie. Dans ses pamphlets, sur lesquels la bien-pensance jette l’opprobre, il y a de tout. Le discours y est décousu, des pages entières sont remplies d’insultes. Mais quand on lit, on accroche. Le lecteur est comme happé par le fil serpentin de l’auteur honni. Céline, c’est la vermine, le déchirement, la lancée dionysiaque et incontrôlée, comme une gigantesque éjaculation un soir de partouze !

Ce Céline-là, c’est - à mon humble avis - la première référence littéraire de Morsay. On sent qu’il l’a bien lu. Rien que dans la chanson "on s’en bat les couilles", celle qui a fait sa célébrité, la référence à Céline est omniprésente. Prenons quelques vers :

"C’est pour mes potos, tous les mecs qui galèrent, tous les mecs au heps guette guette la misère
Nique sa mère les bâtards, nique sa mère les fachos
Nique sa mère les blindés qui pensent qu’à leur gueule qui pensent pas à la pauvreté
Nique sa mère ces bâtards, on va tous les enculer
"

Il y a d’abord une référence à l’amitié. Morsay parle de ses amis, de la galère, du quotidien difficile qu’ils ont à vivre. Je ne peux pas lire le premier vers sans me rappeler d’une séquence du Voyage au bout de la nuit où le narrateur, avec un camarade du front, essaye de s’introduire chez une vieille dame pour lui voler de la nourriture. Puis, aux vers suivants, c’est le Céline de la maturité qui est interrogé. La rancune, l’énergie folle, dévorante, se retrouve dans ces paroles comme dans une page des Beaux draps. En quelques vers, Morsay synthétise le célinisme de plusieurs périodes différentes, ce qui dénote une certaine capacité de concision.

Tout comme Céline, Morsay attire l’attention par son dynamisme. Capable de lancer de terribles suites d’injures, des volées à en mettre baba un charretier, il attire l’attention de son auditeur et ne la lâche pas. Impossible de commencer à regarder le clip de "On s’en bat les couilles" sans aller jusqu’à la fin. La gestuelle, les paroles, les vêtements qui changent tout le temps (on peut rendre hommage à la grande créativité des stylistes de Truand2lagalère), tout nous attire irrésistiblement dans l’univers morsayien pour mieux nous y clouer. Ces insultes, elles fonctionnent parce qu’elles sont dites avec style, et que l’énergie naturelle de la vitupération est jointe à l’esthétique la plus raffinée. Rien que dans les vers ci-dessus, admirez avec quelle simplicité, quelle concision, Morsay parvient à dézinguer en paroles plusieurs cibles fort éloignées les unes des autres tout en dédiant son geste à ses amis. Non, vraiment, je l’admire. Les internautes qui ont mis des commentaires négatifs n’ont rien compris. Le beat est simple, les paroles aussi, seul le clip est sophistiqué. Ce contraste contribue à l’esthétique générale de la chose. Le génie de Morsay réside dans l’alternance de simplicité et de sophistication, une alternance savamment dosée qui semble totalement naturelle. C’est à cela qu’on reconnaît les vrais artistes.

Comme beaucoup de créateurs incompris, Morsay aurait pu se vexer. Il aurait pu s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ne plus créer que pour lui-même ou pour ses proches amis. Mais Morsay est quelqu’un de trop sociable pour cela, et du reste, il est capable d’une grande ouverture d’esprit. Suivant ce trait de caractère, il a voulu donner une seconde chance aux internautes avec son discours "à internet" de onze minutes. Là, il se montre. Sans musique, dans tout le dépouillement dont il est capable. Seul devant la caméra, avec toutefois un soutien moral près de lui, il dégaine son style et vitupère deux fois plus. Dans ce discours, il est plus célinien que jamais. Répétitions, métaphores filées, variations autour de quelques mots choquants, c’est un vrai cracheur de flammes.

Véritable dragon de la langue française, il manie aussi le second degré. Bien qu’il n’ait que 27 ans, il prétend dans son discours toucher le RMI depuis quarante ans. Pourquoi une telle erreur ? Simple : c’est à prendre au second degré... Tout comme Céline dans ses pamphlets, il joue sans cesse sur la force du discours, en passant de la vérité des faits au jugement de valeur le plus extrême sans se démonter, comme ça, rien que pour la beauté du geste. En passant, il continue de rendre hommage à ses amis - serait-ce une référence à la philia (amitié) aristotélicienne ?

Dans les premières minutes de son discours, il passe Booba à la moulinette. Vous savez, ce rappeur commercial qui joue au 50 cent français. Booba parle mal, Booba insulte, Booba n’a aucun style et il passe son temps à parler de lui. Mais qu’est-ce qu’on a à foutre de sa vie ? Booba peut manger un sandwich ou passer sous les roues d’un camion, on s’en fout, car il n’a pas en lui le génie terrible de Morsay. Et quand Morsay parle de Booba, seul dans sa petite cité, tel David contre Goliath, eh bien, il gagne moralement de très haut. Booba ne peut pas répondre à Morsay, car s’il le faisait, cela attirerait l’attention du public sur lui et il deviendrait aussi célèbre que Louis-Ferdinand Céline dont il est l’héritier spirituel. Par conséquent, Booba est pieds et poings liés, livré en pâture à l’énergie dévastatrice du rappeur de Clignancourt.

Admirez la manière dont Morsay maîtrise son oeuvre dans les moindres détails. Après avoir parlé de Booba, il dit :

"Dédicace aux mecs du 9-2, tous les mecs de Nanterre, tous les mecs de... tout, partout ! Clichy... Tous les mecs de, heu, Hey ! Tous les mecs du 9-2, toutes le cités du 9-2, voilà. J’aime pas Booba, voilà. Bozos, Teko, dédicace à vous les mecs du 9-2 cousin ! Représen..., re, re revendiquez, laissez pas vous faire heu... niquer à cause de lui ! Il fait... il fait de la mauvaise pub pour le 9-2. 9-2 c’est la patate mon frère, t’inquiètes pas ! Morsay, pour Truand de la Galère, les Élites du Rap, l’album à Zehef qui est... patate de fou !"

Admirez la manière dont il laisse des vides dans son discours, avec des hésitations parfaitement contrôlées, qui retiennent l’attention ça et là. Et toujours, en même temps, ce sens permanent du second degré et l’attachement sincère à une amitié dont il éprouve à chaque instant les bénéfices.

Cependant, il n’y a pas que Céline dans l’univers morsayien. On peut aussi y trouver l’esprit du marquis de Sade. Morsay a un rapport très particulier aux femmes. Chez lui, elles ont un rôle inférieur, cantonné au sexe le plus vil. Ce sont des salopes, des putes. D’ailleurs, elles n’existent que par les mots. On ne voit jamais de femmes dans les clips de Morsay - tout juste une cadreuse, prénommée Axelle, dans le générique de "On s’en bat les couilles". D’une certaine manière, les femmes, c’est lui qui les fait exister. Elles ne sont pas là, et c’est lui qui les invoque. Une fois de plus, tout passe par lui, comme les émotions et le discours. Morsay maîtrise son univers de bout en bout et il y tient. On ne peut pas lui en vouloir.

En qualifiant systématiquement les femmes de salopes et de putes, Morsay entretient avec elles un rapport particulièrement sadien. Si les femmes sont inférieures, ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas à la hauteur mais parce qu’elles sont ontologiquement placées au-dessous des hommes. On voit ici transposé le scénario du sadomasochisme chez Sade : le dominant et le dominé se reconnaissent mutuellement. Pas besoin de contrat, car chacun est en lui-même dominant ou dominé. Cette conception des relations entre individus est celle qui prévalait à l’époque de Sade - il n’a fait que l’illustrer, très richement, de récits sexuels particulièrement pervers -, c’est-à-dire l’Ancien Régime, où les nobles se considéraient comme n’appartenant pas à la même humanité que le tiers état.

Par la suite, c’est Léopold Masoch qui a repris le flambeau de Sade. C’est à lui qu’on doit le terme de "masochisme". Comme Sade, il est fasciné par l’érotisme douloureux (on dirait aujourd’hui "hardcore" ou BDSM), mais là où il diffère du marquis, c’est dans sa conception du monde. La démocratie est née, et avec elle l’égalitarisme. Or, chez Masoch, dominants et dominés ne se reconnaissent plus ; ils signent un contrat, où chacun choisit sa place, et les rôles sont interchangeables. Le formalisme a remplacé l’ontologie. (Ou alors : la souplesse de forme a remplacé les démarcations guindées. Question de mots.)

Morsay, arrivant là-dedans avec toute l’énergie de sa créativité, refuse les accomodements de Masoch et revient plus tôt, en amont, vers Sade. Dans un geste historique, politiquement incorrect et courageux, il montre subtilement son attachement à l’univers de Sade et de fait à une certaine portion de l’histoire de France. Pourtant, il est issu de l’immigration. N’est-ce pas là une merveilleuse preuve d’intégration ? Verrait-on un français français oser tout cela ? Morsay est capable de tonitruer si fort qu’il dissimule sous lui le flambeau de ses références. C’est là un tour de force, il faut le reconnaître, dont peu d’artistes sont capables.

Arrivés là, nous ne pouvons pas aller plus loin si nous ne nous penchons pas sur le problème de la femme. Car la femme n’est plus considérée aujourd’hui comme il y a cent ans, et ce qui aurait pu passer, à l’époque, fait aujourd’hui aboyer le lobby des chiennes de garde. Le féminisme est passé par là. Certes, la plupart des gens considèrent les féministes comme une bande de folles oscillant entre quête improbable de virilité et pathologie mentale parvenue au dernier stade, mais le féminisme a encore une connotation positive dans l’inconscient collectif, et c’est à cette certitude, ce préjugé positif hérité de 68, que Morsay s’en prend avec vigueur.

Courageux, n’hésitant pas à doubler par avance les sifflets des féministes, il jette l’éclair de ses mots sur l’ensemble de la féminité pour la mettre face à elle-même. On ne voit que des hommes dans ses clips : c’est une éloge de la philia, bien sûr, mais aussi de l’amitié virile et saine que connaissaient auparavant les fiers guerriers. Face à l’égalitarisme rampant, face aux fantasmes d’Être Humain asexué et unique, Morsay se place en défenseur du bon sens, et pour cela il utilise l’extrême inverse.

Parfois, on peut trouver cela exagéré. "Toutes des salopes", non. Après tout, ce n’est pas vrai. Enfin, pas tout à fait. Mais Morsay reste célinien, jusqu’au bout de son oeuvre et de sa réflexion ; cela, la raison elle-même ne peut pas le lui enlever. Chacun réfléchit à sa manière et Morsay a la sienne propre. Efficace, fertile et créatrice. Il est unique. Et dans une société égalitaire, être unique, cela choque.

En posant la question de la place de la femme dans la société, Morsay pose aussi la question, plus taboue encore, de l’homosexualité. Qu’est-ce donc, être homosexuel ? Quel place occupe l’homme gay ? Ou encore - osons déranger le dérangement - quelle place l’homme gay devrait-il occuper ? Ces questions, Morsay les pose de manière célinienne, bien entendu.

Notons que les femmes, tout comme les gays, ne sont pas seulement dégradées ; elles sont aussi ramenées à un rôle d’objet. Dans l’un de ses titres, Morsay chante : "j’ai quarante meufs et j’ai la dalle", ce que l’on peut comprendre comme une métaphore de son désir sans limite, lui-même source d’énergie pour sa créativité débordante ; et dans son discours à Internet, il menace l’internaute en disant "j’ramène un pédé, j’lui file vingt euros, il t’encule, fils de pute !". Les femmes et les "pédés" sont ainsi ramenés à un rôle de personnes-objets à collectionner, comme les cartes Pokémon.

Cependant, les gens appartenant à cette catégorie n’en sont pas moins des gens. Et ils refusent toute mise en boîte. En les reléguant à un rôle inférieur, Morsay ne cherche pas à les y figer : il veut au contraire les pousser à se révolter, il provoque - au sens étymologique du terme, "provocare" signifiant "faire sortir de chez soi" - pour amener à une remise en question. Plus Morsay lance d’insultes contre les femmes et les gays, plus il s’aventure dans le politiquement incorrect, et il fait surgir, de la sorte, une question de fond : celle de la place de la féminité et de l’homosexualité dans la société.

L’interprète de "on s’en bat les couilles" est également un fin politique. Célinisme, sadisme littéraire, questions sociales et sexuelles de fond ; là où beaucoup d’artistes seraient déjà submergés devant l’ampleur de leur propre programme, Morsay en rajoute une couche et il continue l’aventure. Politiquement, il serait plutôt libéral, et n’hésite pas à prôner une philosophie du libre marché et du libre entreprenariat. Dans ses vidéos, il rappelle de temps en temps son statut d’artiste-entrepreneur : autoproduit, jamais assisté, toujours à se battre pour se faire connaître, Morsay est ce qu’on appelle un self-made-man.

A l’heure où le social n’a jamais été aussi dégoulinant de bien-pensance, il enfonce les tabous, encore une fois, et se range de lui-même du côté de la réflexion. Le libéralisme est proscrit ? Le mot même de "libéralisme" est couvert d’une connotation négative ? N’écoutant que son célinisme, et allant jusqu’au bout de ses idées, Morsay vante les vertus du libéralisme.

Le libéralisme morsayien se rapproche assez du libertarisme. Morsay soutient l’idée d’un marché débridé où la liberté de bicrave (c’est-à-dire de vente) est totale. L’Etat, rival historique du libre marché, n’est ici qu’une entité contraignante qui restreint inutilement la liberté des individus.
Cette prise de position appelle une double remarque.

Premièrement, le préjugé des fascistes réacs à l’esprit lepenisé veut que les individus issus de l’immigration profitent abusivement des allocations sociales. Morsay étant lui-même issu de l’immigration, il devrait donc, lui aussi, en profiter. Or, c’est tout le contraire. Pour que les allocations sociales soient élevés, l’Etat doit nécessairement être puissant et contraignant, car ces allocations nécessitent de grands moyens. Et un tel Etat s’oppose radicalement à toute théorie du libre marché. En défendant une doctrine libérale, Morsay s’élève également contre l’assistanat, et cloue le bec à tous les racistes lepénistes qui oseraient penser le contraire.

Secondement, s’il y a un point qui semble particulièrement déplaisant chez Morsay - un point qui enfoncerait réellement les limites de la bienfaisance morale - il s’agit bien de libéralisme. Beaucoup d’intellectuels pensent que le capitalisme mondialisé est à la source de nombreux maux, et souhaiteraient une "autre" mondialisation. Un Etat libéral, aux fonctions circonscrites, ne possède pas que des avantages : comment aide-t-il les plus démunis ? Peut-il, ou doit-il, seulement les aider ? Encore aujourd’hui, le débat reste ouvert, et on peut penser qu’il le restera encore longtemps. Face à un débat public excessivement orienté, Morsay vient rééquilibrer la balance et défend courageusement, à travers les vertus de l’entreprenariat, le libéralisme honni.

Pour conclure, je voudrais mettre l’accent sur la corrélation entre les idées de Morsay et ses agissements concrets. Concernant son libéralisme, il l’applique totalement, via son statut d’entrepreneur, en s’exposant à tous les risques du libre marché. Concernant son statut de poseur de questions, de provocateur célinien, il va également jusqu’au bout. Le dynamisme dionysiaque de Morsay ne se traduit pas uniquement par des mots ou des bruits de bouche mais aussi par des appels aux actes. A ceux qui ne l’apprécient pas, il dit : "venez me voir !", et il précise l’endroit où il se trouve (les puces de Clignancourt). Morsay provoque, mais il en assume les conséquences. Cette responsabilité, il la met en pratique autant dans le domaine de l’art que de la politique, puisqu’il lie constamment ensemble les thèmes de la bicrave et du lieu où il attend les gens pour discuter. Son message pourrait être retranscrit ainsi : "si vous n’êtes pas d’accord avec moi, notamment sur la question du libéralisme, venez me voir en personne pour donner vos arguments."

Refusant les débats stériles que l’on voit trop souvent sur les forums Internet, Morsay souhaite un retour à la dimension humaine du lien social, et il n’hésite pas à mettre en jeu sa propre personne physique pour le retranscrire en actes.




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