BAYROU LE FOIREUX
jeudi 10 mai 2012, par

Vendredi 4 mai 2012, vers 14 heures, soit quelques heures avant la fin de la campagne officielle du second tour, Bayrou, le génie du centrisme pur et dur, s’apprête enfin à briser le suspense qui tenait le monde entier en haleine : il va dire sa pensée personnelle sur les deux candidats restant en lice à la présidentielle française.
Tous haletants, nous n’en pouvions plus, nous étions sur des charbons ardents, en train de griller d’impatience. L’angoisse était à son comble, notre gorge était nouée, notre coeur battait la chamade. Et puis l’oracle parla, juste au moment où nous allions défaillir. La mine tragique, le teint gris plombé, les yeux copieusement cernés, la bouche amère, il laissa tomber de ses lèvres serrées son auguste parole : il informa tout ce qui respire qu’il voterait socialiste à l’élection clé du surlendemain. Puis il ajouta, comme à regret, avec la même franchise et la même clarté qu’un cardinal à la fin d’un conclave laborieux, qu’il ne donnait aucune consigne de vote, que chacun pouvait se déterminer et voter librement, en son âme et conscience.
D’abord interdit, statufié d’immense étonnement, le bon peuple, à ces paroles, rapidement s’interrogea. Que signifiait cette stupéfiante prise de position ? L’interrogation laisse bientôt place à un doute affreux : quel marché secret se cachait là-dessous ? François Bayrou n’avait cessé, en cette campagne 2012, de fustiger le parti socialiste, clamant partout que ses valeurs n’étaient pas les siennes, que son programme économique était incompatible avec la vertueuse nécessité de réduire nos déficits, que se idées sur le travail étaient dangereuses, quelle volte-face soudain ! quel coup de théâtre ! peu à peu, plus personne n’imagina qu’il s’agissait d’un hasard, et l’hypothèse d’un inavouable arrangement entre nouveaux amis s’imposa de plus en plus, au début de bouche à oreille, et bien vite à haute voix.
Le terrible mot ’’traître’’ commença à sourdre de partout. Le mépris qui s’attache à ce mot suivit de près le mot lui-même. D’aucuns prédisaient la mort politique du Béarnais à la tête de mule. Mais l’essentiel restait inconnu : pour quel avantage inavoué le pape du centrisme pur et dur, l’archange de la vertu budgétaire, le pourfendeur inlassable de l’hypocrisie politique, avait-il si étrangement, si magistralement, si agilement tourné sa veste ?
Notre bonne vieille Gueuse de république en avait pourtant vu de vertes et de pas mûres. Des ministres corrompus réélus dans un fauteuil ? à la pelle ! des faux témoins avérés et condamnés à de la prison ferme triomphalement réélus à leur Mairie, réintégrée par eux en fanfare ? banalité ! demandez à M. Mel...k ! des professeurs de vertu pris la main dans le sac en flagrant délit ? on ne les compte plus ! des candidats aux législatives menacés au premier tour changer de camp entre les deux tours et réussir ainsi à se faire réélire ?
Mais oui, elle a vu ça, la Gueuse, demandez à Maurice Faure, en 1967 ! Demandez à tous ceux que Stavisky arrosa avec l’argent du Mont-de-Piété de Bayonne ! demandez aux nombreux députés, de droite, du milieu et de gauche, qui se sont laissés arroser avec délices par le génial Oustric ! des gaspillages insensés invariablement payés par les tribuables ? demandez aux promoteurs des abattoirs de La Villette, demandez aux bénéficiaires d’Urba, demandez où ont échoué les centaines de milliards de francs des Frégates de Taïwan, demandez où est passé l’argent du Panama, et celui des emprunts russes dont le malheureux tsar Nicolas II n’a jamais vu la couleur ! des parties fines géantes payées par les tribuables ? demandez aux vedettes aujourd’hui bien oubliées du Carrefour du développement ! demandez à l’ex-ministre du temps libre, ex-patron de l’honorable F.E.N. ! (il faut le faire : nommer ministre du temps libre un patron de l’austère Fédération de l’Education Nationale....)
Elle en a donc tant vu, la Gueuse ! qu’on pensait ne jamais plus voir rien de nouveau. Eh bien si ! Bayrou a battu tous les records, en informant la Terre entière de son choix exotique pour le second tour : il voterait pour le camp qu’il avait fustigé depuis des mois et des mois, et il réussissait à dire ça sans mollir !
Alors forcément, peu à peu l’idée s’est imposée : il avait vendu son âme, mais comment ? à qui ? combien ? la nouvelle était si énorme que ce ne pouvait être que contre une promesse d’une fracassante entrée au gouvernement socialiste au cas où le vainqueur serait Flamby ! peut-être un ministère clé ? non , pas premier Ministre, la place étant déjà prise, mais peut-être Ministre de l’Education Nationale, puisqu’il avait déjà tenu ce poste à la grande satisfaction de la gauche morale, qu’il n’avait cessé de consulter, d’écouter, de révérer, devant qui il s’était prosterné continuellement, aplati, roulé par terre, bref à ce poste il avait fait ses preuves de ses impressionnantes capacités à copiner avec la gauche ! ou alors, au minimum , un secrétariat d’Etat ? les paris allaient bon train....
Mais hier, hier, la vérité est tombée, dérisoire :
’’Une montagne en mal d’enfant
Jetait une clameur si haute (....) ’’
Qu’on crut qu’elle accoucherait sans faute
D’une cité plus grosse que Paris.
Elle accoucha d’une souris (...)’’
Hélas, hélas, hélas ! la sage-femme fut l’AFP, qui annonça que le PS estimait ’’normal’’ de ne pas présenter de candidat contre Bayrou aux législatives dans sa circonscription ! eh oui, ce n’était que ça ! ah mais alors ! On apprit ainsi que le siège perso de Bayrou était gravement menacé dans cette circonscription. Evidemment, sans candidat socialiste à ses trousses, l’affaire pouvait être sauvée, et voilà que l’AFP annonçait cette grande nouvelle : le PS ’’ne voyait aucun inconvénient’’ à aider Bayrou à sauver son siège et donc à sauver les 20 000 euros mensuels de revenus bruts sans lesquels son rôle comme pape du centre pur et dur devenait intenable.
A cette nouvelle, je ne pus m’empêcher d’éclater de rire ! ce n’était donc ni un ministère, ni un secrétariat d’Etat, ni quelque autre poste prestigieux ! c’était pour sauver son siège menacé, et encore le sauver en promesse, sans garantie, que Bayrou avait vendu son âme et signé son arrêt de mort politique ! mais je rêve ! après toute la morale dont il nous avait bassinés sur le service de l’Etat, sur l’ardente obligation pour tout véritable homme d’Etat d’être incorruptible (suivez mon regard) ! Ah ben ça alors, il est donc si fauché que ça, de mendier au PS la continuation de ses prébendes ? Excuses, on ne savait pas !
Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises : aujourd’hui, une autre nouvelle ahurissante ; personne, dans l’affaire, ne pensait plus que le marché qui n’osait pas dire son nom faisait une victime : la future candidate du PS à la députation dans cette circonscription. Pour sauver le siège de Bayrou, pour que le PS ne puisse voir ’’aucun inconvénient à’’, il fallait bien que cette candidate putative se désiste d’avance, et accepte de ne pas se présenter. Eh bien non ! elle refusait de se sacrifier ! ça alors ! comme dans le film de Gabin ’’Les caves se rebiffent’’ ! et plus fort encore : le PS, qui ne voyait aucun inconvénient, maintenant voilatypas qu’il en voit un ! il vient de faire savoir qu’il ne pouvait pas obliger cette candidate à renoncer à se présenter. Si bien que le marché minable s’écroule ! non seulement il était minable, mais même minable, il s’écroule. Décidément dans cette pantalonnade, notre cher bon vieux La Fontaine est à l’honneur, notre fin lettré Bayrou y sera sans doute sensible :
’’Deux compagnons, pressés d’argent
A leur voisin fourreur vendirent`
La peau d’un ours encor vivant
Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent.
C’était le roi des ours aux dires de ces gens :
Le marchand à sa peau devait faire fortune.
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une
(.....)’’
Eh oui, pour payer Bayrou de son inattendu soutien du denier quart d’heure, le PS avait donc vendu la peau de l’ours, ou plutôt de l’ourse qui refusait maintenant de renoncer à se présenter pour sauver Bayrou !
Fin de la fable, quand le compagnon qui s’était réfugié dans un arbre redescend et demande à l’autre (qui avait fait le mort par terre) :
’’Mais que ’ta-t-il dit à l’oreille ? (....)°
’’___Il m’a dit qu’il ne faut jamais
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre’’
Et oui, au final, notre pauvre Bayrou joue le mauvais rôle du fourreur gros jean comme devant, fourreur, comme ça lui va bien ! c’est l’honneur perdu du fourreur ! il avait préféré perdre son honneur que perdre les 20 000 euros mensuels de sa place de député, et voilà qu’il perdait à la fois les 20 000 euros et l’honneur !
Mais savez-vous le pire ? le pire du pire ? vous verrez, je vous en fais le pari : Bayrou ne perdra pas ses 20 000 euros par mois, car il sera réélu dans sa circonscription ! vous verrez !
C’est ça la Gueuse ! c’est ça la Démocrassie ! quand je vous disais qu’elle en a vu de toutes, vous voyez, j’aurais dû ajouter : ’’et qu’elle en verra encore de toutes !’’
Ah ça y est, j’en vois qui vont encore me traiter de pessimiste, d’indécrottable antiparlementariste, de maurrassien poussiéreux vieux jeu. Mais non, non, vous allez voir, je suis très optimiste au contraire. Car je n’ai pas encore dit le mot de la fin, le vrai. Ce mot ne sera pas de moi, il sera de notre grand moraliste La Rochefoucauld. Car à cette peinture sans complaisance d’un politicien bien franchouillard particulièrement représentatif de l’espèce, il fallait absolument une morale, comme celles de notre cher La Fontaine. La voici, cette morale : c’est que Bayrou, dans l’affaire, s’est ridiculisé. Or que nous dit La Rochefoucauld ? ceci :
’’Le ridicule déshonore plus que le déshonneur’’
Vous voyez bien que l’histoire, donc, se termine de façon gout à fait morale !
FREDELAS
