ENERGIE EUROPÉENNE. PARTIE I : LES DESSOUS DU ’’COMBAT’’ ANTINUCLEAIRE.
dimanche 3 juin 2012, par

Nous avons montré précédemment que notre angoissante dette n’est pas insurmontable : des parades purement financières sont possibles. On pourrait résumer par le vieil adage : ’’plaie d’argent n’est pas mortelle’’.
En revanche ce qui est mortel, c’est le marasme économique combiné aux pénuries. Les parades financières ne peuvent fonctionner que sur la base d’une économie forte, d’une population laborieuse employée à des travaux rentables à haute valeur ajoutée. Mais cette condition dépend elle-même d’un approvisionnement abondant, sûr et durable en énergie.
Ci-dessous, nous allons nous placer dans le seul cadre français. C’est pleinement justifié parce que dans cette Europe des 27, chacun joue sa petite partition tout seul dans son coin. La belle idée qui donna naissance à la CECA des années cinquante est obsolète. L’esprit qui animait les créateurs de la CECA (chef de file Robert Schumann) est mort en 1970, quand l’Angleterre est venue frapper pour de bon à la porte du Marché Commun.
Depuis l’épopée napoléonienne, la racine profonde du mal dont a souffert la France et dont elle souffre encore est la pénurie d’énergie. L’Angleterre a compris avant tout le monde que la vraie puissance n’est pas militaire mais économique, et que le coeur de cette puissance est l’approvisionnement en énergie. La France n’avait guère que sa forêt, dévastée par des siècles d’exploitation pour le chauffage, pour la construction navale et pour la sidérurgie d’avant le charbon. L’impasse énergétique devenait angoissante, car cette forêt était au début des années 1800 deux fois moins étendue qu’aujourd’hui, ce qui n’empêcha pas Louis XVI de doter son royaume d’une marine aussi forte que l’anglaise, au prix d’une surexploitation désastreuse des forêts pyrénéennes. Le charbon commençait tout juste, en toute discrétion et hors de France, à prendre le relais du bois pour la sidérurgie.
Si Pitt et ses amis se sont acharnés sur cette France triomphante que Bonaparte venait de faire renaître de ses cendres, c’est pour une seule et unique raison : ne jamais permettre, quoi qu’il en coûte, la réunion de la Belgique à la France. Napoléon avait beau, après chaque victoire, présenter des proposition de paix d’une générosité exceptionnelle, il se heurtait t toujours à un veto désespérant de l’Angleterre.
Pitt accabla son peuple de lourds impôts dans ce seul but, avec son ’’income tax’’. Plutôt faire souffrir ou tuer jusqu’au dernier anglais que concéder quoi que ce soit à la France ! Pitt était parfaitement informé de la pénurie d’énergie qui menaçait la France, et savait mieux que personne que la Belgique était le plus puissant pays industriel d’Europe continentale, avec la plus importante sidérurgie, les plus abondantes mines de charbon (le charbon de la Ruhr n’avait pas encore été découvert) et le plus important réseau de chemins de fer. La réunion avec la France aurait assuré à cetle dernière l’accès à l’énergie qui obérait son avenir. C’aurait été un cauchemar pour l’Angleterre, et c’est pourquoi elle n’a pas hésité à se saigner aux quatre veines pour l’empêcher.
Depuis Waterloo jusqu’à nos jours, la France a systématiquement été tenue à l’écart de la manne énergétique occidentale. Ses seules richesses ont d’abord été agricole et militaire, son grand espace, sa population nombreuse et industrieuse, sa minette de Lorraine, puis, à un moindre degré, surtout après la défaite de 1870-71, sa richesse coloniale, très extensive et incertaine, coûteuse en moyens militaires, enfin sa matière grise (en 1900 encore, un savant sur deux de la planète habitait Paris. Aujourd’hui c’est un sur cent). Mais à côté, le charbon était allemand (avec la Ruhr) et anglais (avec le pays de Galles, une réserve parmi les plus abondantes du monde). Notre hydroélectricité a vite été épuisée : vers 1950, on en avait exploité 99%, et elle est limitée, très inférieure à l’hydroélectricité norvégienne ou néo-zélandaise, pour ne pas parler des géants hydroélectriques que sont le Canada et la Russie.
Le pétrole saharien, mis en valeur par la France dans les années 1955-1960, nous est passé sous le nez en 1967 (je consacrerai un article à cette affaire). Le gaz de Lacq, découvert après 1945,
qui est pour beaucoup dans le miracle économique de notre Quatrième République, est épuisé depuis plus de quinze ans. Nous pourrions rebondir avec les gaz de schistes, dont la France semble normalement pourvue, mais au prix d’une dégradation écoeurante de l’environnement. Nous semblons aussi détenir quelques réserves pétrolières sous la mer au large de la Guyane, prolongement des grandes réserves brésiliennes. Mais la sécurité de cette ressource, si elle se révèle importante, n’inspire pas une bien grande confiance : les pétroliers anglo-saxons nous ont à l’oeil et sauraient trouver les moyens de nous évincer, si leurs intérêts vitaux en dépendaient....
Mais il nous restait une carte : la grande aventure de la conquête de l’énergie de l’atome est née simultanément en France et au Danemark (Pierre et marie Curie, Bohr, puis tous les autres). Nos savants atomistes, dans les décombres de notre décadence des années 1920-1940, ont été à la pointe des grandes découvertes en ce domaine. Nos médecins, parallèlement, ont payé un tribut insensé aux progrès concomitants de la radiologie thérapeutique ; presque tous les grands radiologues français, jusqu’en 1940, finissaient leurs jours aux Invalides, aux frais de l’Etat, pluriamputés des membres et parfois du tronc. Des photos existent, c’était dantesque à voir : les dermites radiologiques rongeaient les membres pire que la lèpre et bien plus vite, au bout des bras ne restaient que des moignons en forme de massue, qui se réduisaient, se réduisaient....jusqu’à la mort.
Beaucoup des grands noms de l’épopée atomique sont français : les Curie, Joliot-Curie, De Broglie, pour ne citer que les principaux. En 1945, Joliot-Curie, qui rêvait de domestiquer l’atome à des fins civiles, fut tout fier d’inaugurer Zoé, la première pile atomique, qui devait fonctionner sans sourciller près de soixante années. Toute cette compétence, tout ce savoir-faire aboutit, en 1967, à la mise au point 100% française de la bombe H (alors que l’Angleterre s’était fait donner la technologie par les USA pour mettre au point la sienne, mais avec en contrepartie la sujétion de la double clé...), ce qui fit de notre pays, de loin, la troisième puissance militaire atomique de la planète ; malgré les railleries grinçantes d’un Canard Enchaîné, la force de frappe française ne fait rire personne, surtout depuis que nous avons su la miniaturiser à un niveau diabolique depuis 1995. En marge de cette puissante science de la matière et des plasmas, la France a développé une puissante technologie des lasers, dont personne ne parle jamais mais dont aucun connaisseur ne se risque à se moquer.
Et tout ce potentiel a réussi, contre vents et marées, à desserrer sérieusement l’étau de la pénurie d’énergie depuis la réalisation, hélas partielle seulement, de l’ambitieux plan électronucléaire civil du pays décidé par Pompidou et Messmer en 1973, en réponse à la première grande crise pétrolière. Après quelques hésitations, Giscard, à partir de 1976, a pris le parti de terminer la réalisation de ce plan. La réponse de nos amis héréditaires anglo-saxons ne tarda pas : dès 1977, des groupuscules écologistes se mirent à pousser un peu partout comme des champignons pour dénoncer la pollution, noble combat à première vue. Mais alors que ni le massacre routier (Etampes au cimetière et Le MAns en chaise roulante chaque année sur nos routes), ni les atroces pollutions pétrolières (marées noires, atmosphères des villes délétères, etc) n’émeuvaient guère ces chevalier blancs de l’antipollution, toute leur haine de concentra sur nos industries de l’atome, comme par hasard ! l’atome, grâce à quoi notre énergie électrique devenait bien à nous, avec des perspectives à au moins deux mille ans pour la sécurité d’approvisionnement en combustible, comme le rappelait récemment le grand ingénieur qu’est Anne Lauvergeon. L’atome grâce à quoi, pour la première fois dans notre histoire depuis Waterloo, nous disposons d’une source sûre, abondante et à long terme d’énergie électrique ! une énergie qui non seulement nous suffit mais dont nous pouvons exporter de larges surplus à des prix sans concurrence, pour le plus grand bien de notre balance commerciale et donc, de nos finances. Le nucléaire civil, dont nous pouvons exporter la construction de centrales performantes clés en mains. De plus, de par notre remarquable savoir-faire en matière de retraitement des déchets, 99% des déchets nucléaires sont recyclés et fournissent un combustible pour centrales nucléaires d’encore meilleure qualité que le combustible primaire, c’est pourquoi nous pouvons voir devant nous sur au moins deux mille ans pour notre approvisionnement en combustible nucléaire. Anne Lauvergeon l’a rappelé à une matinale de France-Inter, contre un écolo teigneux qui lui récitait bien sagement sa leçon sur la dangerosité de l’atome et des déchets tout en prétendant que vu les réserves d’urarnium de la planète, le combustible nucléaire ne pouvait pas durer plus d’un siècle, soit encore moins que le pétrole restant à exploiter ; ce pauvre écolo, désarçonné, ne trouva rien à répondre et ne fut sauvé du ridicule que par l’intervention aplaventriste du journaleux de service, lui aussi bien formaté au catéchisme antinucléaire.
Il fallait s’y attendre : l’accession de la France à l’indépendance énergétique ne plaît pas à nos amis héréditaires ! déjà, notre force de frappe leur est restée en travers de la gorge. Mais là, produire de l’électricité abondante et bon marché en se passant du pétrole, du charbon, des gaz de schistes, des lignites, du gaz naturel venu des confins de la planète, de l’énergie qui plus est propre, à émission de CO2 zéro, insupportable pour nos amis et alliés !
Alors ? alors on assiste aujourd’hui à un forcing dingue pour nous faire abandonner notre programme nucléaire. Il paraît que nos amis allemands, forts de leur déficit zéro, commencent à exiger cet abandon pour condescendre à accorder un peu de croissance à l’euro menacé. Il se dit même que les suisses se joindraient à eux dans cette revendication. Bref, tout le monde nous tombe dessus. On nous somme de prendre exemple sur la grande Allemagne, qui vient à grand fracas médiatique de renoncer définitivement à l’électronucléaire civil. Au nom de la morale, au nom de la ’’solidarité européenne’’, au nom de l’environnement (sans rire), nous voilà réduits au rôle du baudet de La Fontaine, dont venait tout le mal
Cela rappelle irrésistiblement la fable du renard à la queue coupée, de notre grand fabuliste. Il faut absolument, à ce qu’on voit, qu’on se coupe la queue nucléaire ! nous verrons dans la partie II à quoi ressemblent vraiment ces bons apôtres qui se sont déjà coupé cette queue ; ainsi nous pourrons juger de l’opportunité de les suivre, comme dans la fable :
LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPEE
Un vieux Renard, mais des plus fins,
Grand croqueur de Poulets, grand preneur de Lapins,
Sentant son Renard d’une lieue,
Fut enfin au piège attrapé.
Par grand hasard en étant échappé,
Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
S’étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,
Pour avoir des pareils (comme il était habile),
Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux :
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.
Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe ;
Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra.
A ces mots il se fit une telle huée,
Que le pauvre Ecourté ne put être entendu.
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu ;
La mode en fut continuée.
