Profiter de la paix

Profiter de la paix

jeudi 1er octobre 2009, par Montblanc

Le monde est ce qu’il est... Mais au fond, pourquoi faire comme s’il n’était que cela ?


Quand on parle de système, on pense en général à un ensemble de choses fonctionnant comme un mécanisme. Le mot "système", dans un sens politique, est péjoratif ; il désigne l’Etat, les lobbies, l’économie, les médias, la justice, tous les pouvoirs agglomérés les uns aux autres comme une gigantesque machine kafkaïenne qui broie les hommes sans les voir. Dans le domaine de la pensée, c’est aussi le cas. On reproche souvent aux "systèmes de pensée", comme le cartésianisme, de prendre pour point de départ une partie de la vérité, un fait sur lequel tout le monde est censé être d’accord, puis ils partent de là pour mieux le déformer avec leur propre prisme. Cette objection, on l’a faite à Descartes, pour les liens lâches qui relient le cogito au reste du système. "Je pense donc je suis" semble logique : c’est le reste qui ne l’est pas, la démonstration compliquée et biscornue de l’existence du monde, ce reste qui soit-disant va de soi et qui en fait ne va pas de soi.

On peut faire la même objection aux militants politiques. Sauf que contre eux, elle est cent fois plus vraie. Descartes prenait au moins la peine de comparer objectivement les faits réels avec les fruits de sa logique. Chez les militants politiques, c’est à peine si on prend un morceau de vérité, un petit bout de fait, pour bâtir dessus tout un système. Demandez-vous pourquoi il y a autant de doctrines, d’idées et de non-idées : c’est avant tout le reflet des manières de voir le monde de chacun.

Dans l’échiquier politique actuel, les doctrines sont toutes les mêmes. Derrière les parures et les mots creux, il n’y a que l’ego des leaders et les petits désirs de chacun, qui souvent se rejoignent. Niveau idées, c’est le néant. Essayez de trouver des idées chez les gens du Parti Socialiste, essayez de trouver quelque chose derrière la langue de bois de Bayrou. Rien. Que dalle. Et plus on se désintéresse d’eux, plus ils se plaignent que les médias sont de droite et qu’ils sont muselés, alors qu’on n’entend qu’eux sur toutes les chaînes.
Bien sûr, il y a militant, militant et militant. Il y a le syndicaliste de base en quête de reconnaissance, il y a l’excité qui hurle pour tout, l’ambitieux qui veut grimper, le dogmatique agressif et bien-pensant, le vieux con aigri, le type qui s’identifie à sa sainte doctrine et celui qui prend du recul à force de réflexion. Même si tous les militants ne sont pas des endoctrinés racoleurs, le militantisme même est un problème quand on veut penser. Être pro-machin ou anti-truc conduit nécessairement à voir le monde à travers un prisme, donc à oublier une partie de la vérité. A moins d’avoir du recul, auquel cas on se sent détaché de la chose en elle-même.

Pourtant, ce n’est pas une raison pour vouer le militantisme aux gémonies. Il faut des militants, parce qu’il y a toujours des causes à défendre, au moins dans les associations d’intérêts ou de défense dans lesquelles les citoyens peuvent se regrouper. Et puis, tout le monde n’est pas fait pour penser. C’est un fait : la majorité des gens n’éprouvent pas le besoin impérieux de démonter par l’esprit le monde qui les entoure. Pour ceux-là, le militantisme peut être une expérience formatrice.

Mais pour nous, réacs narcissiques et penseurs à la posture virile, une autre voie est possible. La plupart l’ont déjà prise sans s’en rendre compte, sans quoi ils seraient en train de coller des autocs ou de faire acte de présence à un meeting au lieu de traîner sur le Web. Quelle est donc cette autre voie, mystérieuse et attirante ?

Peut-être rien de plus qu’une manière d’être.

Les lecteurs de Jean Raspail auront remarqué qu’il y a chez cet écrivain un thème qui revient souvent : la fin d’une ère. Beaucoup de romans de Raspail tournent autour de cette idée. Une époque se termine, une autre commence. La seconde balaie la première. Et l’ancienne époque survit au sein de la seconde, comme elle peut, en fuyarde ou en parasite. Dans Le camp des saints, par exemple, mais aussi dans Septentrion où un groupe de trente-cinq personnes fuit la grisaille galopante du monde moderne, ou dans tous les livres écrits avant le Camp, qui traitent de tribus éparpillées aux quatre coins du monde et promises à la disparition. La mort d’une peuple, la fin d’une manière d’être, la dissolution d’une idée globale dans l’uniformisation totale, ce thème-là est cher à Raspail.

Là-dedans, on trouve une sorte de sous-thème qui revient en même temps. La manière d’être ancienne disparaît, se dilue dans une nouveauté qui semble sans issue. Impossible d’y échapper. Alors, chez ceux qui constituent les derniers gardiens de l’ancienne manière d’être, on continue à incarner ce que l’on est. La Tradition est toujours là, comme un luxe. C’est une dernière blague. Au milieu des ruines, face à la mort et à l’anéantissement, les héros de Raspail continuent à se faire servir le thé ou à assumer des charges politiques. Qu’importent si celles-ci n’ont plus de sens ; elles doivent exister. Au moins dans les verbes. Il y a le savoir-vivre, mais dans ces moments-là, il y a aussi le savoir-mourir ! Les échappés du Camp des saints se parent de titres politiques, de rôles très sérieux, dans un village où ils sont les derniers survivants de l’occidentalité ; ceux de Septentrion dînent de perdrix et de chocolats, les derniers qui leurs restent, tout en fuyant vers le Nord gelé - et vers la mort - pour échapper à la grisaille qui les poursuit.
Raspail n’est pas nihiliste. Il est réaliste, il voit la tradition pour ce qu’elle est - une finesse de pensée qui appelle la casuistique - mais plutôt que de la condamner comme tous les autres, il s’en sert comme d’un voile qui structure et qui magnifie.

Ce qu’il y a d’important là-dedans, c’est la manière d’être. Les exilés qui gardent la Tradition vivante alors qu’ils vont mourir demain ne sont pas fondamentalement différents des petits soldats d’en face. Tous ont en commun le même sang et la même couleur d’yeux. De gauche ou de droite, un blanc a toujours la même gueule. Non, ce qui compte, c’est la mentalité - la manière de voir le monde. Les faits sont les faits, mais nous ne pouvons pas les voir tels qu’ils sont, car nous sommes dedans. On ne dépasse jamais sa condition d’individu sinon par la seule pensée. Nous sommes obligés de prendre parti, même si "prendre parti" s’apparente à choisir entre un cassoulet William Saurin et un sauté de lapin aux deux moutardes. C’est ce qu’on appelle faire des choix.

Le thème du luxe dans les ruines nous parle. Il attire notre esprit. Il est absurde, il nous titille par ses contrastes mais ce n’est pas tout. Aujourd’hui, nous sentons, parfois confusément, qu’il est ô combien d’actualité. Un instant de bonheur dans la journée, ou davantange, c’est un luxe lorsqu’on travaille ou qu’on regarde les infos d’un monde qui nous reprend tout le temps. Quant aux ruines, on ne sait pas trop où elles sont mais il est impossible de ne pas sentir leur présence. En puissance, au moins, et bientôt en actes. Ce n’est qu’une question de temps.

Historiquement, ce thème rappelle des faits bien réels. A la fin de l’Empire Romain, les habitudes culinaires des habitants de Rome n’avaient plus rien à voir avec celles d’il y a dix siècles. La frugalité n’existait plus ; on mangeait n’importe quoi n’importe quand, couché, au rythme des envies et des bacchanales ; on ne travaillait pas puisque la Pax Romana avait résolu tous les problèmes ; on se délectait de spectacles sanglants, propices à la lâcheté, tout en disputant des attributs du Dieu chrétien... et regardez le résultat. Tout ça pour que l’Empire devienne un tas de morceaux épars, puis pour ouvrir la porte aux Huns et aux Vandales. Encore heureux que les premiers aient reculé de leur propre chef, dégoûtés par autant de cochonnerie dans un peuple. Les Vandales n’ont pas eu ce dégoût-là.

Plus près de nous, la Drôle de guerre ressemblait aussi à cela. Pendant qu’on stressait sur la ligne Maginot, les loisirs ont explosé. Jamais les cabarets n’avaient été aussi pleins. Cinémas, vedettes de la chanson, tout y passait. Comme une sensation de fin de règne...

Au fond, que faisaient-ils, ces braves soldats ?

En allant admirer les jolies gambettes d’une chanteuse roucoulante, ils ne fuyaient pas leurs responsabilités. Ils fuyaient leur destin. Peut-être, dans l’inconscient collectif, sentait-on que l’armée française n’était capable de rien. La machine toute entière fonctionnait mal ; ce n’était pas untel ou untel qui allait y changer quoi que ce soit.
Dans les cabarets, sous la fumée des cigares et le tintements des verres épais, on ne fuyait pas. On attendait. Et tant qu’à attendre, autant que ce soit dans les plaisirs et dans la grâce plutôt que dans la réclusion volontaire de l’esprit.

C’est un peu ce que nous faisons aujourd’hui. Abrutissons-nous devant Secret Story, bavons du ketchup au kébab à midi et surtout, surtout, n’oublions pas de suivre chaque match du PSG. Quand on n’a que cela qui reste, c’est extrêmement important. Ou alors, prenons les faits comme ils sont avec un soupçon de joie pour déceler la jouissance dans l’instant. Comme disait Schopenhaueur, c’est le regard esthétique qui est le plus détaché. On ne perçoit pas la beauté d’un endroit quand on l’évalue. Sauf si on évalue la beauté elle-même, mais alors c’est autre chose, comme le montre le marché de l’art contemporain où la beauté n’existe plus...

Profitons de la paix ! Il n’y a rien d’autre à faire. A quoi bon coller des autocollants sur des poteaux, pointer le bout de son nez dans un meeting masturbatoire ou se prendre pour un résistant quand on ne constitue avec ses amis qu’une bande de potes ? Prenons du recul vis-à-vis du monde, arrêtons de nous en percevoir comme le centre, comme le font si bien les militants politiques avec leur autosatisfaction à deux sous et leurs communiqués mièvres que personne ne lit. Lisons, pensons, observons. J’aime l’enfant qui rit devant la ruine d’un bâtiment tordu parce qu’il ne sait pas ce que c’est. L’innocence du devenir, le rire de celui qui marche au casse-pipe, l’humour inconscient du feu follet.

Notre monde tombe, et c’est tant mieux, car il est pourri. Mieux vaut jeter un cheval en bout de course à l’équarrissage que le maintenir deux ans sous perfusion. Mais quand le monde atterrira, tout ce qui est possible aujourd’hui ne le sera plus. Nos grands-parents cabaretiers avaient de la chance ; au moins, les Allemands aimaient la galanterie et les jolies filles, tandis que les néo-français ne connaissent ni l’une ni les autres, qui sont à leurs yeux des objets. Emprunter n’importe quel livre en bibliothèque, dire absolument ce qu’on veut sur le Web, prendre des postures viriles et apprécier l’instant dans une vie encore sûre ne sera peut-être pas possible demain comme aujourd’hui. L’habitude de nos conditions de vie ne les rend pas éternelles. Si je bois un grand cru aujourd’hui, je peux en boire un autre demain comme me faire écraser par un camion le surlendemain. Rien n’est écrit dans l’habitude et dans ce qui va de soi ; tout est dans la nécessité, qui marche seule ; inhumaine, impitoyable, haute et fière, elle ne peut sourire qu’à nos esprits et à nos ressources. L’Occident n’a pas conquis le monde parce qu’il était l’Occident mais parce que l’occidentalité brûlait en lui.

Alors, profitons de la paix. Dans la surinformation des médias, le savoir nous sourit. Entre deux visites du petit chef au boulot, l’instant présent ne demande qu’à être ressenti. La moindre petite bière fraîche, l’instant de franchise véritable avec ses amis, l’immense mine de plaisir intellectuel qu’il y a sur le Web quand on sait où chercher... Ou la posture, simplement, la râlerie pour râler et l’humour noir qui reste à la fin d’un règne, au milieu des ruines et des dernières perdrix rôties à point...

Nous avons davantage à découvrir que de simples cabarets, et si nous pouvons aménager une hague au fond d’une cachette qui servira plus tard, ce n’est pas le moment de refuser.



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