MOTIF D’ABSENCE.
mardi 6 octobre 2009, par

Les absents n’ont pas toujours tort.
Il y a des décisions qui prennent du temps.
Non pas pour les appliquer mais pour les comprendre afin de les assumer en connaissance de cause.
Je me souviens de mes premiers pas de « votant », c’était en 1981 et j’ai eu l’occasion de participer à deux scrutins en peu de temps, l’un pour les législatives et l’autre pour les présidentielles.
Voter à ce moment là de mon existence représentait un pas important dans ma jeune vie d’adulte, et c’était la première fois que je pouvais exprimer mon opinion en étant certain qu’elle serait prise en compte.
Ma voix compterait enfin de la même manière que celle des adultes qui avaient eu prise sur mon existence jusqu’à lors, et cette égalité soudaine pour orienter le destin de mon pays semblait réduire singulièrement cette distance et la frontière entre nos deux générations.
Déçu par les résultats de l’une et l’autre élections, j’allais pendant des années laisser prendre la poussière à ma carte d’électeur.
Par dépit ? Certes.
Et puis au fur et à mesure des années, mes fréquentations de jeune homme, et puis d’homme jeune m’avaient ramené dans le camp des politiques actifs, d’un mouvement à l’autre, et finalement convaincu de remplir à nouveau mon devoir électoral.
L’homme n’apprend que de ses expériences et je n’échappe à cette règle.
A force de discours sur la nécessité d’exprimer sa voix qui seule, permettrait de contester ou d’approuver les décisions gouvernementales, j’ai repris fidèlement le chemin du bureau de vote.
Aussi docilement qu’un veau qu’on amène à l’abattoir.
Et de scrutin en scrutin, ma preuve de l’identité française en main et mon sésame à isoloir dans l’autre, d’assumer ma condition de citoyen nourri par l’illusion d’un millionième de pouvoir, mais d’un pouvoir quand même.
Vanité, croyance, aveuglement ?
Un peu de tout cela sans doute, comme pour nous tous qui prétendons représenter la « volonté du peuple » en ces jours de pèlerinage votif.
Troupeau endimanché qui remplira les terrasses des cafés et des restaurants en se gobergeant à l’envi du « bon tour » qu’il aura joué à « l’adversaire ».
Pérorant à la cantonade, jouissant à l’avance de la mine déconfite des « autres » bien qu’ils fussent voisins aussi bien de la table que du quartier, dans cette débauche inutile de verbiage de tablées, tout en sentant confusément une certaine contrariété.
Comme si on n’avait pas tout dit ce qu’on avait à dire, pas exprimé complètement le fond de ses pensées, comme s’il restait quelque chose d’indicible mais d’important que n’avait pas su traduire le fait de voter pour « machin » ou pour « truc ».
Car telles sont les apparentes vertus de la « démocrasse » : on demande l’avis du « peuple » à qui on donne l’illusion du pouvoir le temps d’une élection ou d’un référendum, mais de cette image de lanterne magique allumée au gré des besoins ne subsiste qu’une image trop fugace et floue, qu’aucun ne saurait rêver de voir contrebalancer le vrai pouvoir dont nous subissons tous les excès.
L’homme n’apprend que de ces expériences et nul n’échappe pas à cette règle.
Sauf bien évidemment si on ne cherche pas à comprendre ce qui est la cause de cette quasi-certitude en ce qui concerne notre réel pouvoir d’influence et de préhension sur la société.
Et la source de cette angoisse diffuse qui nous taraude quand nous évoquons notre situation plus proche de celle d’un des naufragés du radeau de la Méduse que celle d’un citoyen libre.
C’est qu’en fait et en dépit de toutes les assurances de nos représentants, nous savons dans notre for intérieur que le pouvoir est ailleurs.
Et certainement pas au bout d’un bulletin de vote.
Le vrai pouvoir, absolu et inamovible n’est jamais élu.
Le vrai pouvoir, c’est le système ; cette chose informe aux contours diffus que pourtant chacun s’accorde à reconnaître comme étant le vrai pouvoir.
Pas celui d’un ministre sur siège éjectable, ni même d’un « quinquennal ».
Mais celui de ceux qui font carrière depuis dix, vingt, trente ou voire quarante ans et que personne ne songerait à remplacer, j’ai nommé « la dictature des fonctionnaires ».
Heureux américains qui, dans la vivacité de leur vision démocratique toute neuve ont compris la nécessité de changer aussi l’administration lors d’un changement de majorité, afin d’en éviter non seulement les dérives, mais aussi et surtout d’empêcher la création d’une véritable caste au pouvoir incontrôlable.
La seule dont la pérennité en France est garantie par contrat, ce qui lui permet de construire une société à sa mesure et son image, et de mettre un frein énorme à toute tentative de réforme, c’est bien la fonction publique.
Voilà pourquoi notre pays, en dépit de quelques tentatives, ne sera jamais réformé et continuera de nourrir cette masse informe de fonctionnaires d’état et de collectivités locales et européens jusqu’à la faillite du secteur privé.
Alors pourquoi parler performance, initiative et créativité, si ce n’est que pour donner le change et se bercer d’illusions, autant celles de ceux qui élisent que celles de ceux qui sont élus ?
Alors pourquoi parler de démocratie alors que ce mot n’a jamais sonné de manière aussi vide lorsque l’on s’aperçoit que l’état français n’applique des lois européennes que celles qui lui plaisent ?
Alors pourquoi croire et participer à cette gigantesque clownerie que sont les élections, sachant qu’elles ne changeront rien qu’aux apparences ?
Voter, c’est approuver.
Et donner au système des gages pour continuer les mêmes dérives.
Si le vrai pouvoir démocratique doit être un mode d’expression, il doit s’adapter aux conditions nouvelles et au déni que l’on nous oppose.
Et ne peut certainement pas continuer à suivre les chemins dans lesquels on nous enferme plus que l’on nous guide.
Et s’il doit se manifester lors d’élections, ce n’est certainement pas en choisissant le moins bon contre le pire que nous y trouverons un avantage, sauf à se rendre complice d’un système que notre action aura contribué à faire perdurer et à entretenir par le biais de notre seule expression.
Non, la contestation démocratique moderne ne peut plus s’obtenir en allant aux urnes, elle ne peut trouver sa voie que dans la manifestation massive de notre absence en tant qu’individus éclairés, ceux-là mêmes que nos despotes bureaucratiques s’entichent à substituer par le vote des étrangers bien plus malléables, et on les comprend.
Mais lorsque ce ne seront plus 40 mais 50 % voire plus de la population qui ne se rendra pas aux urnes, la démocratie de façade aura perdu son camouflage et nous pourrons enfin espérer un sursaut pour sa restauration.
